Alors que le Nord-Kivu et le Sud Kivu en République Démocratique du Congo restent en proie à des conflits armés récurrents, les journalistes agricoles membres de l’Association des Journalistes Agricoles du Congo (AJAC) subissent de plein fouet les conséquences matérielles et sécuritaires de cette guerre. Dans les territoires de Masisi, Nyiragongo, Rutshuru et Lubero au Nord Kivu, Kalehe au Sud Kivu, leurs équipements sont détruits, leurs radios réduites au silence, et leurs vies menacées. Un bureau de la Coordination Nationale de l’AJAC sacagé à Goma. Un tableau sombre dévoilé par le Coordinateur National de l’AJAC, accompagné de témoignages poignants de producteurs agricoles et de journalistes déplacés.
Par Jean Baptiste, AJAC DRCongo
«Des pertes estimées à plus de 100 000 dollars» : Le cri d’alarme de l’AJAC
Jean-Baptiste Musabyimana, Coordinateur National de l’AJAC, dresse un bilan accablant: «Depuis la reprise des affrontements en 2022, 15 stations radios partenaires ont été saccagées ou occupées par des groupes armés dans les zones rurales. Nos membres ont perdu des caméras, des enregistreurs, et même des motos de reportage. Les dégâts matériels dépassent les 100 000 dollars américains». Il souligne que ces pertes paralysent la couverture des enjeux agricoles, pourtant vitaux pour des millions de Congolais dépendant de ce secteur.
Dans le territoire de Rutshuru, des studios ont été transformés en bases militaires, tandis qu’à Masisi, des équipements ont été volés ou détruits lors d’attaques ciblées. «Les radios locales, comme celles de Kitshanga ou Mweso, de Pamoja d’Alimbongo en territoire de Lubero étaient des relais essentiels pour informer les agriculteurs sur les techniques de culture ou les marchés. Aujourd’hui, c’est le silence», déplore Jean-Baptiste.
Témoignage d’un producteur agricole : «Nos champs sont devenus des champs de bataille»
Parmi les victimes collatérales, Samuel Mugenzi, producteur de café à Rutshuru, raconte : «Les combats ont tout emporté: mes récoltes, mes outils, et même les formations dispensées par les radios locales. Sans informations sur les prix ou les semences, nous sommes livrés à nous-mêmes». Son histoire reflète celle de milliers d’agriculteurs dont les terres sont devenues inaccessibles en raison des affrontements entre AFC/M23 soutenu par le Rwanda et groupes d’autodéfense dit Wazalendo, les FARDC et leurs alliés étrangers.
Journalistes déplacés : Entre précarité et résilience à Goma et Bukavu
À Goma, des dizaines de journalistes agricoles ont trouvé refuge, fuyant les violences. Vianney Wasongya, membre de l’AJAC et journaliste agricole de Rutshuru, l’un d’eux, témoigne : «Nous avons dû abandonner nos maisons sous les tirs. À Goma, même si nous tentons de relancer des émissions, les moyens manquent. Certains collègues survivent en travaillant comme chefs de blocs dans des camps de déplacés». À Bukavu, la situation n’est guère meilleure, Amani Mapendano, journaliste déplacée de Minova au Sud Kivu, explique: «Les radios locales n’ont pas les budgets pour nous embaucher. Nous dépendons de projets temporaires, comme ceux de la Benevolencija, mais cela ne suffit pas».
Un environnement sécuritaire oppressant
Les menaces physiques pèsent quotidiennement sur ces professionnels. Selon le dernier rapport de JED (Journalistes en Danger), en 2024, 18 cas de violations des droits des journalistes ont été recensé à Goma, incluant menaces de mort et agressions. «Travailler sur les enjeux agricoles, c’est aussi dénoncer l’accaparement des terres par des groupes armés. Cela nous expose à des représailles», confie un journaliste sous couvert d’anonymat.
Appels à l’aide et lueurs d’espoir
Face à cette crise, l’AJAC et ses partenaires, comme Journalistes en Danger (JED) ou le consortium UNPC-CORACON, multiplient les formations sur la sécurité et plaident pour un soutien financier international. «Nous avons besoin de fonds pour réhabiliter le bureau de la coordination nationale de l’AJAC, de reconstruire les radios et former les journalistes aux nouvelles technologies», insiste Jean-Baptiste, Coordinateur national de l’AJAC.
Malgré tout, des initiatives locales émergent. À Goma, des ateliers réunissent autorités et médias pour améliorer l’accès à l’information, tandis que des projets comme Sauti ya Wahami, une émission produite par les journalistes agricoles en déplacement tentent de redonner une voix aux déplacés.

Bureau de la Coordination Nationale de l’AJAC détruit par les rebelles.

Débris du magazine “Wakulima Amkeni”, produit par l’AJAC en collaboration avec le FOPAC NK.

Vianney Watsongo, journaliste agricole déplacé de Rutshuru à Goma.

Vianney Watsongo, faisant preuve de résilience dans son camp de déplacés à Goma.

