Par Addy Rossi
À chaque apparition d’un nouvel outil technologique, le journalisme est condamné. Ce fut le cas pour la radio, la télévision, internet, les réseaux sociaux… Aujourd’hui, c’est au tour de l’intelligence artificielle (IA).
L’IA rédige des textes corrects, résume des rapports, traduit des documents techniques et traite des volumes d’informations qu’aucun être humain ne pourrait gérer seul. En journalisme agricole, elle peut aussi expliquer un bilan fourrager, interpréter un tableau des prix internationaux ou transformer un article scientifique en un article accessible. Tout cela est réel. Et utile.
Mais il y a une chose que l’IA ne peut pas faire. – Plusieurs choses, en réalité. –. Et c’est là que réside l’essence même du métier.
L’IA ne met pas les pieds dans les champs.
Elle ne traverse pas une parcelle inondée après une pluie tardive, elle ne regarde pas dans les yeux un agriculteur qui a perdu sa récolte à cause du gel, elle ne perçoit pas le silence gênant qui précède une réponse évasive. Le journalisme agricole ne repose pas uniquement sur les données : il repose sur la présence. Être sur le terrain demeure irremplaçable.
L’IA ne comprend pas le contexte humain de l’agriculture.
Elle peut décrire une sécheresse, mais elle ne saisit pas ce que signifie une troisième sécheresse consécutive pour une famille rurale. Elle peut expliquer les réglementations sanitaires, mais elle ne peut anticiper leur impact sur un petit producteur, une coopérative ou une économie régionale. L’agriculture n’est pas qu’une production : elle est culture, identité, histoire et tensions sociales.
L’IA ne pose pas de questions qui dérangent.
Elle réagit à ce qu’on lui dit. Les journalistes, en revanche, doutent, se méfient et persévèrent. Ils posent les questions que personne ne veut poser et les reposent lorsque la réponse ne leur semble pas convaincante. Le journalisme agricole joue un rôle essentiel de médiateur entre le secteur agricole, le gouvernement, l’industrie, la science et la société urbaine. Ce malaise fait partie intégrante du service public.
L’IA ne construit pas la confiance.
En agriculture, la parole donnée est sacrée. Les sources parlent parce qu’elles connaissent le journaliste, qui il est, comment il travaille et ce qu’il fera de l’information. Cette relation se construit sur des années de collaboration, et non grâce à des algorithmes. Sans confiance, le journalisme est impossible.
L’IA se dégage de toute responsabilité.
Un journaliste signe ce qu’il publie. Il répond de ses erreurs, en interprète les conséquences et en mesure l’impact. L’IA n’a ni éthique professionnelle, ni responsabilité sociale, ni engagement envers une communauté productive. Elle se contente d’exécuter.
L’IA ne raconte pas d’histoires pertinentes.
Elle peut organiser les faits, mais elle est incapable de choisir quelle histoire mérite d’être racontée et pourquoi. Le journalisme agricole ne se résume pas aux rendements, aux prix ou aux technologies : il s’intéresse aux personnes qui produisent des aliments dans des conditions complexes, souvent invisibles pour la société urbaine. Leur donner la parole est un choix éditorial, non un calcul statistique.
L’intelligence artificielle est là pour durer. Elle deviendra un outil formidable pour le journalisme agricole, au même titre que les ordinateurs, Internet et les téléphones portables. Mais confondre un outil avec un substitut, c’est méconnaître à la fois la technologie et le métier. Dans un monde de plus en plus automatisé, la valeur du journaliste agricole ne diminue pas ; elle devient plus évidente. Car lorsque tout peut être généré, ce qui compte vraiment, c’est l’interprétation, la contextualisation, le questionnement et la présence.
Et cela, pour l’instant – et heureusement –, demeure profondément humain.

